Dernier billet

Chine en solitaire

 

Dernier jour à Beijing au parc Ritan Eh voilà, c’est fait, les P’tits Vadrouillards prennent pour un temps des directions opposées. Cécilia est dans la navette en direction de l’aéroport tandis que je m’en retourne seul à l’auberge. L’aventure solitaire commence de suite puisque les joies du dortoir de huit, avec ronfleurs en prime, remplacent le confort douillet de notre chambre double.

L’étape en solo débute ensuite avec un épisode de transport haut en couleurs. Dans cette immense nation au réseau ferroviaire bien développé, le train est un excellent moyen de se déplacer et, de surcroît, au plus près de la population locale ! Depuis Beijing, mon éternel appel des montagnes m’impose une traversée quasi-complète du pays pour rejoindre la province du Yunnan. Pour cela il me faudra endurer l’aventure du rail à la mode chinoise 40 heures durant (car quand on aime on ne compte pas !) avant d’atteindre mon objectif, Kunming, situé à environ 3800 km au sud-ouest du pays. Bien que le choix soit vaste, avec pas moins de cinq classes de confort différent proposées, à savoir, couchette « molle », couchette « dure », siège « mou », siège « dur » et, tenez-vous bien, debout (!), les disponibilités sont maigres en cette saison estivale. Il ne me reste que les options debout ou siège dur. Le choix est donc vite fait. Mais je suis loin de savoir à quoi m’attendre en achetant mon billet dans le hall bondé de la gare centrale. Une seule chose de sûre, après le cheval et le vélo mes pauvres fesses vont encore en voir de toutes les couleurs sur une raide et inconfortable banquette, pendant deux jours ! Mais l’histoire ne s’arrêtera pas là.

Départ à l'imposante gare ferroviaire ouest de Beijing Dans une rame bien remplie je fais connaissance avec ma voisine de siège et ses deux marmots. Les enfants de moins de 6 ans voyagent gratuitement et sont autorisés à partager le siège de leurs parents. Voyageant seule avec ses deux petits forcement ça déborde un brin. En se blottissant au maximum les uns aux autres on arrive à tenir  tous ensemble pendant au moins 6 heures sur 2 places (enfin, j’ai quand même une fesse en lévitation !). Et encore, nous on est assis. Tout autour de nous les détenteurs de places « debout » remplissent l’espace. Dans l’allée centrale, entre les banquettes, dans les couloirs, entre les wagons, assis, debout, superposés, la moindre parcelle est occupée. A chaque court arrêt on voit monter toujours plus de passagers, chargés de bardas en tous genres. On finit vraiment par être serrés. Le moindre déplacement à bord deL'aventure du rail à la chinoise, tassés les uns aux autres durant 40 hvient alors une entreprise risquée avec bain de foule obligatoire. Agoraphobe et claustrophobe s’abstenir ! De retour à sa place il faut ensuite déloger son remplaçant avec aplomb. Au moment du rush je compte environ 215 personnes dans notre rame ! Pour ne rien arranger, les chinois restent fidèles à eux mêmes, c’est à dire assez crado. Ils crachent constamment au sol, jettent leurs nombreux détritus partout et fument dans les compartiments malgré les remontrances des contrôleurs. Bref, un joyeux bordel règne dans le convoi. Etant le seul étranger de la rame j’attire rapidement la curiosité des autres voyageurs. Autant dire que tous les regards sont sur moi, scrutant chacun de mes faits et gestes. Chacun désigne l’étranger en ajouter son petit mot à la foule qui rigole aussitôt. Un peu gênant comme situation. Je décide donc d'entamer moi-même le dialogue, ou plutôt, j’essaie. Mon mandarin étant aussi accompli que leur maîtrise de l’anglais on est mal barré. Le moindre échange est long et fastidieux. Par contre la tentative remporte un franc succès puisque très vite une foule opaque se masse autour de nos banquettes. Mon précieux « Phrasebook » me permet de leur donner le change assez longtemps. Passant de main en main il fait ensuite le tour du wagon. Avec lui tous tentent tour à tour de communiquer quelques mots avec moi tandis qu’un vieux essaie de me saouler à la vodka. Ce qui était au départ assez oppressant s’est finalement transformé en de multiples tentatives d’échange, certes brèves, mais fort sympathiques.

Voyage en train mémorable  entre Beijing et KunmingLa verte campagne chinoise défile lentement par la fenêtre. Pour passer le temps les gens jouent aux cartes (on m’apprend le rami chinois, jeu sympa qui se joue à 3), s’amusent avec les gosses, écoutent de la musique et grignotent beaucoup. On m’invite d’ailleurs à goûter toutes sortes de denrées farfelues (œufs macérés dans une sauce noire et aigre, pattes de poulet crues, gelée de graisse,...) parfois très épicées. Proposé avec une telle insistance il m’est souvent difficile de refuser. Considéré comme une sorte de mascotte j’ai le droit à un salut spécial à chaque passage. Les arrêts en gare étant trop courts pour descendre se dégourdir sur le quai on passe la totalité du temps enfermés dans cet espace confiné. Drôle d’ambiance. Mais au final, l’être humain s’acclimatant à tout ou presque, l’expérience des 40 heures assis dans un compartiment plein à craquer de chinois intrigués par ma présence deviendra presque agréable. A l’aube du second jour on est quand même tous heureux de débarquer à Kunming et retrouver l’air libre.

Musulman chinois à KunmingL’arrivée matinale à la gare enchaîne sur quelques déconvenues. Après une longue attente devant le guichet des départs j’apprends que le train de nuit pour Dali est complet. Pour le plan B, direction la gare de bus de l’Ouest. Kunming n’étant qu’une petite ville provinciale de 5 millions d’habitants, il est facile de trouver la station de bus ad hoc (parmi les 5 que compte l’agglomération), puis de la rallier (à seulement 20 km du centre !). Sur place il me faut progresser le long d’une immense file d’attente avant d’apprendre qu'il n'y a plus de place avant le lendemain. Quand on sait qu’une dizaine de bus font le trajet tous les jours c’est rageant. Rappelons quand même qu'en ce mois d’Août on est au cœur des grandes vacances scolaires. Toutes les stations de bus, les gares ferroviaires, les guichets et les filent d'attentes sont envahies de voyageurs. A cette époque le monde des transports intérieurs est en pleine effervescence. 

Maison rescapée du quartier du marché aux fleurs et aux oiseaux de Kunming Par la force des choses je fais donc une courte étape à Kunming. Porte d’accès au Sud-Ouest du pays baignant en plein XXIème siècle, cette grande ville devenue résolument moderne reste cependant agréable et décontractée.  Moins stressante ou polluée que la plupart des autres agglomérations chinoises, l’ambiance y est encore détendue et, suite aux grosses chaleurs de la capitale, la douceur du climat idéale. Le centre-ville est sympa ; le matin de mon arrivée je partage une partie de badminton avec des anciens sur la grande place. C’est cool. A deux pas des buildings, autour du marché aux fleurs et aux oiseaux, le cœur de ce qui fut un des derniers quartiers authentiques de Kunming, on peut encore flâner dans quelques rues typiques. Le quartier est en pleine restructuration à la chinoise (comprendre une destruction-reconstruction à neuf et en style mochement ancien) et malheureusement la rénovation est déjà bien entamée. Rien ne semble pouvoir stopper la marche du développement urbain. De-ci de-là je profite pourtant du spectacle d’une poignée de maisons en bois rescapées, égarées et branlantes sur fond de tours de verre et de gratte-ciels. Il s’agit aujourd’hui d’une zone piétonne pittoresque remplie de stands en tout genre, allant de l’animalerie aux pierres précieuses en passant par les fleurs et les épices. La plus forte concentration de population musulmane étant réunie à Kunming il est marrant de croiser dans les rues des islamiques barbus et aux yeux bridés, résultat cocasse d’insolites brassages ethniques.

Verte campagne cultivée autour de Dali S’en suit une interminable virée en bus pour rejoindre Dali. D’abord à cause de petits problèmes techniques puis de travaux sur l’autoroute et enfin, d’une importante déviation passant par les petites routes de montagnes, le trajet initialement prévu en 4 heures va finalement nous prendre toute la journée. Apres ce long pèlerinage de 4 jours depuis Beijing je suis heureux d’atteindre enfin mon premier véritable pied-à-terre. Dali sera d’ailleurs une chouette étape pour souffler et oublier quelques temps train et bus cahoteux. Son cadre montagneux, sa charmante vieille ville et son lac entouré de cultures en font un lieu idéal pour se détendre des fatigues du voyage.

Vie quotidienne dans le centre historique de Dali Dans la vieille ville, entourée d’épais murs d’enceintes percés de jolies portes médiévales, pas d’immeubles modernes ni de tours de verre et peu de circulation automobile. Seule une foule de piétons et de promeneurs arpente ses ruelles pavées, bordées d’élégantes bâtisses aux toitures en ailes d’hirondelles, abritant des jardins et des cours secrètes derrière de hauts murs blancs. Quadrillée de manière régulière, son caractère ancien et son charme ont été préservés pour attirer les visiteurs. Déviance du tourisme oblige, impossible pour un jeune occidental de se promener 5 minutes dans l’hyper-centre sans se voir proposer à fumer. Avec leur accoste discrète « Smoke Ganja ? » toutes ces vieilles dealeuses en habits traditionnels onRaviolis à la vapeur dans une gargote populaire de Dalit beau être franchement marrantes, c’est tellement récurrent que ça en devient vite lassant. Les artères les plus animées, qui concentrent la majorité du flux touristique, sont bordées de maisons commerçantes aux façades de bois. Il suffit de s’en éloigner un peu pour dénicher de nombreuses et vielles maisons d’architectures bai et profiter de la douceur de vivre des ruelles populaires. Bref, une petite ville humaine où il fait bon prendre son temps. Là comme ailleurs la rénovation chinoise est marche mais ne porte pas encore à préjudice. Loin de l’agitation moderne la vie est ici paisible et bon marché. Pour quelques pièces je vais chez un coiffeur local me débarrasser de mon épaisse tignasse et laisse un cordonnier ambulant retaper mes tongs. A chaque repas, et pour trois fois rien, je me régale de raviolis à la vapeur, soupes de nouilles, légumes poêlés et riz  dans de minuscules gargotes. Installés à 1900 m d’altitude à l’ouest du grand lac Erhai, ces vieux quartiers sont entourés d’une charmante campagne agricole variée que l’on découvre facilement à bicyclette. Les rizières et les champs de coton, de tabac ou de canne à sucre sont à un saut de puce du centre. Plus loin, sur les berges de l’Erhai on peut aussi visiter de mignons villages lacustres.

Pic Longquan dans la chaîne des Cangshan Pour m’éloigner de la foule je trouve refuge durant 3 jours dans le cadre relaxant des montagnes Cangshan qui dominent majestueusement la plaine. D’en bas elles font étrangement penser aux « Hauts » réunionnais que l’on observerait depuis la côte. Les sommets de cette longue chaîne culminent tout de même à environ 4000 m d’altitude. Mettant un point d’honneur à ne pas payer pour me promener en pleine nature je passe 3/4 d’heures à couper à travers bois pour éviter les cahutes de « droit de douane » installées sur tous les départs de sentiers. Exercice amusant qui met un peu de piment dans ma rando. L’immersion dans l’univers montagnard est ensuite rapide. L’atmosphère étant brumeuse sur les sommets, je passe une bonne partie du temps la tête dans les nuages. Les moments d’éclaircie sont pourtant magiques : magnifiques points de vue sur la ville en contrebas, la totalité du lac Erhai, véritable petite mer intérieure longue de 42 km, et la plaine cultivée avec ses collines et rizières descendant en pente douce vers les rives. Les flancs de la chaîne des Cangshan sont si raides et escarpés que le chemin des crêtes est l’un des seuls itinéraires possibles. Peu fréquenté il est parfois presque effacé et je dois souvent « moissonner » ferme pour pouvoir progresser. Le camping est théoriquement interdit en Chine mais là-haut je ne suis guère dérangé par le monde. Le cadre est calme et serein et les rares personnes rencontrées souriantes. Ca me fait tout de même bizarre de dormir seul dans notre ‘tite tente de baroudeurs orange.

Chemin des crêtes sur la chaîne des Cangshan

Dans les environs de Dali, aucun visiteur ne saurait ignorer la présence du temple des Trois Pagodes. Ces trois hauts édifices effilés et visibles de très loin, dressés dans une sorte de grand jardin, sont le symbole de toute la région. Les visiteurs chinois se pressent en nombre pour visiter cette véritable célébrité locale. L’ensemble est certes très joli mais ne saurait pas justifier le tarif excessif et prohibitif appliqué au site. On comprend aisément que certains visiteurs préfèrent se contenter de les contempler de loin. Si je n’étais pas tombé par hasard sur la porte de service des vendeurs de souvenirs une fin d’après-midi où je cherchais à me rapprocher un peu pour prendre une photo par dessus les remparts je n’aurais sûrement pas mis les pieds dans ce parc. La chance étant de mon côté je profite de l’occasion pour me faufiler rapidement à l’intérieur.

Silhouette d'un temple au parc des Trois pagodes de Dali

Comme prévue, la saison des pluies est par ici fortement atténuée par l’altitude. Bien qu'il pleuve au moins une fois par jour ce n'est généralement qu'un orage passager de quelques minutes. Sinon, le reste du temps est plutôt clément et le soleil généreux. Seuls les hauts sommets sont régulièrement envahis par les nuages. Bref, alors qu’à la même période certaines régions du pays connaissent des pluies torrentielles de plus en plus violentes, il n’y a vraiment pas de quoi se plaindre à ce niveau là.

Silhouette en ailes d'hirondelle des toits tarditionnels chinois Suite aux déconvenues rencontrées au bureau de l’immigration de Beijing pour mon renouvèlement de visa je décide de retenter ma chance à Dali. Dans ce bureau de province les fonctionnaires sont en effet moins regardants et surtout n’exigent pas de caution financière ou de dépôt d’espèce dans une banque chinoise comme je me le suis vu demandé à Pékin. Tout ça parait déjà plus honnête. Un simple passage au commissariat pour me faire enregistrer et mon dossier est accepté. Cool. Mon passeport sera tamponné dans les normes d’ici une petite semaine. Soulagé de cette épine administrative je peux poursuivre ma route.

Lijiang la touristique et ses canaux Ensuite, direction Lijiang, plus au nord. La première impression est celle d’une agglomération quelconque, isolée à 2400 m. La nouvelle cité moderne et étendue est séparée de la vieille ville par la colline du Lion. Par contre le charme de cette localité blottie au cœur d’une belle vallée opère dès que l’on pénètre sa vieille ville, dédales de ruelles pavées et de vieux bâtiments. Pleine de charme et de caractère c’est un grand labyrinthe piétonnier composé de ruelles sinueuses et de vieilles maisons basses. Se perdre dans ce tortueux réseau de venelles fait partie intégrante du plaisir de la découverte de la ville. De nombreux canaux enjambés par des ponts en pierre lui confèrent une douceur et une personnalité unique. Lijiang est la capitale du pays naxi, une minorité ethnique aux traditions anciennes et matriarcales. Depuis la colline du Lion, plantée de la pagode Wanggu, joli panorama sur les toits en tuile gris de cette vieille ville. Malheureusement l’explosion touristique gâche le tableau parfait de cette belle ville. Une impressionnante masse de badauds se presse aujourd’hui dans la vieille cité dont les ruelles s’encombrent. Tout espace disponible a été converti en magasin ou restaurant et l’atmosphère a beaucoup perdu de son authenticité. Les familles naxis ont déserté le centre historique au profit de nombreux commerçants chinois venus faire du business. Le développement à l’excès et le tourisme de masse ont fini par dénaturer le charme des lieux, transformés en décors d’une kermesse ultra fréquentée n’offrant plus rien de typique. Dommage.

Vue sur les toits de la vieille ville de Lijiang depuis la colline du Lion Pour changer je dégote une auberge petit budget tip-top pleine d’étrangers, tenue par des locaux marrants. Il faut dire que je commence à me sentir un peu perdu au milieu de tous ces bridés à la culture franchement différente. Avec un tourisme intérieur très développé et une population record de 1,3 milliards de personnes, les touristes étrangers non asiatiques apparaissent presque inexistants. Que ce soit dans les rues, les transports ou les sites touristiques ils sont complètement noyés dans la masse et passent inaperçus. Pour le coup c’est quasiment immersion totale depuis mon départ de Pékin. Ca me fait donc du bien d’échanger quelques mots avec des occidentaux.

Portrait au parc de l'étang du Dragon Noir (Lijiang) Pour échapper à la pression touristique de l’hyper-centre j’opte pour la découverte des environs en VTT. Premier arrêt au parc de l’étang du Dragon Noir. Le pont de la Ceinture du Mandarin et ses arches sur un étang aux eaux calmes et les montagnes aux cimes enneigées dans le lointain, voilà bien l’image qui représente partout Lijiang. C’est pour cette belle photo qu’affluent ici les visiteurs. Malheureusement, les nuages étant de la partie je dois me contenter d’imaginer la silhouette du mont de Jade en arrière plan. Par contre, depuis le sommet du parc, on bénéficie d’une superbe vue d’ensemble sur les environs. Conseil pratique : pour éviter de payer les 85 Y (environs 10 €) de droit d’entrée, passer par le nord. Le grand parc est accolé à un plus petit. Les deux communiquent entre eux mais seule l’entrée principale est pourvue d’un contrôle des tickets. Facile et rentable, cette solution ne vous coûtera qu’une marche supplémentaire.

Balade en vélo dans la campagne de Lijiang Quelques kilomètres plus loin dans la vallée je passe par Suhe, village mignon se réclamant de style naxi. Malgré son développement outrancier et potache pour attirer les groupes de touristes, le cadre à flanc de collines reste top. En poussant plus loin dans la campagne j’arrive au village de Baisha, petit bourg rural naxi passablement endormi. La vie s’y écoule encore au lent rythme des décennies passées : silencieux travaux des champs ou battage énergique du blé, vieux regardant passer la vie sur le seuil de leur porte, berger ramenant le bétail, joueurs de mah-jong concentrés, petites mamies endormies sur leur tas de fruits à vendre,...

Plus au nord il aurait pu être intéressant de découvrir les majestueux paysages de haute montagne des monts du Dragon de Jade mais le site est géré comme un parc d’attraction. Les circuits sont totalement contrôlés et en additionnant le droit d’accès à la zone, la navette obligatoire et les télécabines, l’excursion revient beaucoup trop chère. Puis surtout, je n’adhère pas à une telle approche commerciale de la montagne. Les autorités ont aménagé dans cette région une série de sites touristiques ayant pour arrière-plan spectaculaire et magnifique les blancs sommets des monts de Jade. Pour un accès au plus grand nombre, route flambant neuve et téléphériques dans tous les sens. Les touristes chinois raffolent de cette sortie et en reviennent en arborant fièrement leur photo à côté du panneau « 4586 m d’altitude ». Tant pis, ce n’est pas pour moi. Je préfère de loin une randonnée classique à l’ancienne. Pour cela je me rends plus au nord, à Qiatou, point de départ du célèbre trek des Gorges du Saut du Tigre.

Impressionnante face dans les Gorges du Saut du Tigre Petit détail incompréhensible : à 10 km avant Qiatou le chauffeur de notre mini-bus déclare à tous les occupants (majoritairement venus pour le trek) que nous sommes arrivés à bon port. Malgré nos protestations il veut nous persuader que nous sommes au terminus à Qiatou et nous débarque de force. Etrange. Le stop ne fonctionnant pas je dois donc me payer une bonne marche de mise en forme pour arriver au village, à l’entrée de la gorge. Descendu des hauteurs du Tibet, le fleuve Yangzi a creusé une gorge spectaculaire. Avec 3900 mètres séparant ses pics enneigés de la surface de l’eau c’est l’une des plus profondes au monde. Le « Leaping Gorges Track » est une jolie randonnée sur un chemin rocheux offrant parfois de vertigineux à pics. Le chemin pénètre vite les hauteurs puis traversent des cultures en (raides !) terrasses et des villages posés en équilibre sur de fortes pentes. Tout du long on aperçoit les eaux bouillonnantes en contrebas. A mi-chemin de la gorge on a déjà l’énorme face rocheuse du versant opposé en pleine figure. Ca en jette. Le cadre est impressionnant mais la rando reste assez facile. Malgré sa popularité et les nombreux randonneurs croisés en chemin, le plaisir est au rendez-vous. Les offres de guesthouse ou de logement chez l’habitant étant nombreuses le long de ce spectaculaire trail, la forte fréquentation n’est pas gênante. Elle vous offre des compagnons de soirée avec qui partager les détails de l’étape du jour. Bref, une bonne surprise. Bien que ce soit censé être la mousson la marche se déroule sous un soleil de plomb.

Circulation bloquée sur la route de DeqinApres ce court trek de deux jours me voilà ensuite embarqué pour 48 heures quasiment non-stop de transports en tous genres et à l'arrache, de situations cocasses, de loupés et autres aléas du voyage. Une fois de retour sur la route principale je reprends la direction du nord. D'abord deux heures faciles dans un mini-van jusque Sangri La. Les paysages de haute montagne et l'influence tibétaine s’accentuent. Motivé par un beau temps exceptionnel qui persiste depuis quelques jours, je décide de poursuivre encore plus loin, jusqu’à l'extrémité du Yunnan, à la frontière avec le Tibet, pour tenter un trek (qui a l'air génial !) de 3 jours autour du large glacier du Meili Xueshan. Pour ce faire il faut rallier Deqin, à 187 km au nord. C'est à partir de là que les choses se compliquent. Le bus quotidien étant déjà parti il faut trouver un mini-van et bien sûr attendre 1h30 à 2h qu'il se remplisse. On finit par partir. Le voyage qui devait durer 6h atteindra les 13h. C'est de la route de haute montagne avec trois passages de cols (deux à 3500 m et un Glacier Mingyong dans les nuages, au dessus de Deqinà  4200 m). La moitié du linéaire est en travaux perpétuels. Dans un sens ça rappelle les routes en travaux du Ladakh sauf que cette fois c'est carrément une centaine de bornes qui sont totalement en travaux. La route ressemble le plus souvent à une piste défoncée, un champ de bosses où l'on croise difficilement les autres véhicules. On est remués dans tous les sens, rodéo garanti. La circulation est d'ailleurs intense entre les dizaines de camions, 4x4, engins de chantier, mini-vans, bus, poids lourds, voitures légères, motos,... Les bouchons sont importants et l'ampleur des travaux impressionnante. Des pans entiers de montagnes sont arrachés. Les abris de fortunes des ouvriers, de simples bâches, font peine à voir le long de la route. Leurs conditions de travail semblent d’ailleurs déplorables. On restera bloqués 4 heures devant une pelleteuse brassant des tonnes de caillasse écroulée sur la voie. Peu après la libération du chemin notre véhicule tombe en panne dans le noir. Encore une heure de perdue !

Deqin, dernier poste avancé avant le TibetEn pleine nuit et sous un véritable déluge on finit par arriver à Dequin, dernier poste avancé avant le Tibet. Campant à 3480 m dans les hauteurs d’une vallée étroite et escarpée la ville en elle-même n’a rien de folichon. Ce sont les paysages alentours qui sont sensés être à couper le souffle. Pour l’heure il est 2h du matin et tout est fermé. Je tombe finalement sur un hôtel pourri dont la porte est restée ouverte. La femme que je réveille sur son lit de camp derrière le comptoir m'annonce qu'il n'y a plus de place. Trempé jusqu'aux os je dois vraiment lui faire pitié car elle accepte que je campe sur le sofa de l’entrée. Le lendemain je me lève aux aurores pour dégoter un transport jusqu'au départ du trek à environ 20 km de piste. Dans ce trou du cul montagneux j’enchaîne alors les mauvaises surprises : le bus qui relit le point de départ n'est plus en service en ce moment (il est en réparation !), les mini-vans qui selon mon guide, vieux de 2004, partent régulièrement vers ce pseudo-village ne semblent plus exister et les transports privés me demande des prix exorbitants. Dans ce bled miniature j'ai vite fait le tour des différentes  Eboulements dans le nord du Yunnanpossibilités (chauffeurs, hôtels,...). Les négociations ne sont pas suffisantes, c'est toujours trop cher. Et surtout, une fois là-bas  je risque de fortement galérer pour revenir. Je ne sais pas si c'est pour me faire peur ou non mais on me dit aussi que le chemin est en mauvais état et dangereux en ce moment. Même si je garde espoir, j'aurais beau tout tenter rien n'y fait. J'essaie aussi le stop, sans succès (c'est vraiment pas leur truc !). Je cherche d'autres touristes pour partager les frais mais pas un seul à l'horizon. Les derniers en partance pour le glacier on été vus il y a 3 jours. Les pseudos cafés Internet du village sont tristement fermés car la connexion n'est toujours pas rétablie. Pour finir, les conditions météos sont dégueulasses, il bruine et des nuages gris et menaçants nous masquent le glacier Mingyong qui s’étale juste au-dessus de nos têtes, sur les flancs du point culminant du Yunnan (6740 m).

Influence tibétaine sur la plaine de Zhongdian

Apres des heures de tentatives en tous genres, résigné, je décide finalement de renoncer et de faire raisonnablement demi-tour. Tant qu'à faire autant ne pas perdre plus de temps dans ce trou. Je repars sur le champ pour Shangri La. Rebelote, on renquille 13 heures de route infernale, tassés cette fois à quatre à l’arrière d'un 4x4. Les pluies de la nuit passée rendent la route encore plus difficilement praticable. On est bloqués 2 heures au milieu de la boue, dans les odeurs d'échappement et le vacarme des klaxons, à cause de véhicules légers qui sont restés plantés. Le temps de les dégager, les véhicules s'accumulent dans de monstrueux bouchons. Plus loin on est de nouveau bloqués 2 heures à cause de chutes de pierres. Il faut attendre que des engins de chantiers arrivent, déblayent les rochers et ressortent un 4x4 rendu dans le ravin avant que la circulation ne reprenne lentement sont court. Notre progression est donc très lente. Quelle histoire. Enfin, ce ne seront bientôt plus que de bons souvenirs glanés au fil des kilomètres. Nouvelle arrivée nocturne en ville. On pourra dire que mon passage en Chine aura été riche en aventure des transports. Ce pays est tellement grand que même en me limitant au Yunnan (tout de même 80% de la France) le moindre déplacement se compte toujours en centaines de kilomètres et en plusieurs heures de route.

 

Shangri La, allure de vieux village C'est fou comme le temps change vite en montagne. Une fois repassés les trois cols on retrouve le soleil et le beau temps sur le plateau de Shangri La. La ville de Zhongdian, dite Shangri La (3160 m), marque l’entrée dans le monde tibétain. Je décide d’y rester me reposer quelques jours. Cette dernière étape improvisée sera d'ailleurs fort agréable. La ville, entourée de chaînes de montagnes et de vastes pâturages, s’étend sur un important plateau herbeux. Je séjourne dans son bourg ancien à l’allure de village et restauré dans le bon ton. La forte influence tibétaine dégage une atmosphère paisible sur la ville. Stupas, moulins à prières, chortens et drapeaux à prières volant au vent sont abondants. Cette ambiance paisible et sereine est une bénédiction après un mois passé dans le grouillant empire du milieu. Bien que la ville soit essentiellement tibétaine (80% de la population de la région) on y a construit une cité chinoise insipide dans le but d’attirer les visiteurs. Ainsi, la ville moderne, sans grand intérêt, s’intègre progressivement dans le « village global » du pays sous l’influence d’entrepreneurs chinois immigrés.

Paturage dans les marais près du lac Napa Hai Excellent moyen pour découvrir les parages, je sillonne les collines et la campagne environnante en VTT. L’une des meilleures balades restera le tour du lac saisonnier Napa Hai. Le plan d’eau est entouré d’une grande prairie herbeuse, de champs de blé, de petits villages-fermes d’agriculteurs, de drôles de structures en bois où le blé sèche au soleil, de yaks, vaches et chevaux traînant dans les marais et par endroit de quelques maisons inondées par les pluies récentes.

Ruelle ancienne du bourg de Shangri La Citons aussi le passage presque obligatoire au monastère Songzanlin. Ensemble de temples vieux de trois siècles, adossé à une colline et entouré de maisons traditionnelles où résident près de 600 bonzes, c’est le plus grand et le plus beau de la région. L’édifice à l’allure de village monastique typique est un bel aperçu du Tibet. Je trouve cependant toujours étrange d’observer ces jeunes moines bouddhistes s’amuser avec leur téléphone portable, faire des tours de moto ou surfer sur le net tout en sachant qu’ils vivent exclusivement des dons qui leurs sont faits. Ce qui me gêne le plus en fait c’est de savoir que ce sont les gens les plus pauvres et les moins instruits, élevés dans ces coutumes établies, qui sont les plus généreux envers eux. Dans la série « on a essayé pour vous », de manière à échapper au péage de la route principale, sachez qu’il est possible d’accéder au site par la montagne qui le surplombe.

Après un bon mois d’immersion je décide d’écourter l’expérience asiatique. J’ai eu ma dose de culture chinoise et suis impatient de retrouver ma chérie déjà rendue en France. De Shangri La j’entame donc mon lent périple retour, comme le Petit Poucet, en repassant sur mes pas : Lijiang, Dali, Kunming. En plein retour de congés, les trains sont pris d’assaut, plus une seule place de libre (même debout !) avant 10 jours. Je fais donc connaissance avec China Airlines sur un vol intérieur ralliant Beijing. J’ai le temps de passer voir la célèbre architecture en « nid d’oiseau » du stade national des Jeux Olympiques de 2008 avant d’enchainer sur mes vols vers l’Europe. 
Monastère tibétain Songzanlin près de Shangri La
Pour conclure je dirais que la Chine est aussi une destination enrichissante mais assez troublante au regard de certaines questions épineuses, tout un tas de sujets gênants qu’il est difficile d’occulter complètement :
  - La pollution : pollution des villes et d’un tiers des eaux de surface, dégradations environnementales, disparition des forêts, augmentation en flèche des consommations énergétiques, ultra consommation, ordures systématiquement jetées par terre ou par les fenêtres, manque de collectes et de traitements des déchets,...
  - Une population record : 1,3 milliards de personnes, de quoi se sentir légèrement oppressé.A votre avis, manif' ou groupe de touriste
  - L’expansion citadine galopante : construction à tout va de bouquets de tours et d’immeubles, de ponts, de routes, agrandissement des agglomérations, création de villes nouvelles,...
   - Une vision spéciale du tourisme : effacement récurrent du passé, tourisme de masse (car même si ce n’est pas systématique ils sont nombreux à apprécier les circuits organisés et les visites en groupe avec passage en boutique, guide au parapluie et casquette de la même couleur), rénovation outrancière et phénomène de « kermesse », droits d’entrée systématiques et excessifs (même pour une nature sans aménagement).
  - Un attachement presque maladif à leur ancien président Mao et pour beaucoup, une ignorance totale des crimes qui lui sont reprochés.
  - Un sans-gêne culturel encore bien présent.
  - L’absence ou la mise à mal des libertés fondamentales : atteintes à la liberté d’expression, contrôle politique et judiciaire féroce, répression des mouvements sociaux, peine de mort, « flicage » Internet,... Un exemple idiot mais qui parlera à notre génération, le blocage gouvernemental de certains sites Internet (Facebook, Youtube, Tweeter,...) jugés trop libérales et posant obstacle au maintien de l’ordre.

Se dire qu'une personne sur cinq sur la planète vit dans cette culture me fait froid dans le dos. Mais les voyages servent aussi à ça : se rendre compte par soi-même des différences, se remettre en question, se poser beaucoup de questions, au risque parfois de se tromper, analyser ce qui existe, exterminer les aprioris pour finalement rentrer avec encore moins de certitudes qu'au départ.

Le fameux stade national dse Jeux Olympiques 2008 de Beijing

Contact : lesptitsvadrouillards@gmail.com

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